Julie Dachez, Autiste, et alors ?

12/05/20

Julie Dachez est autiste Asperger. Mais pas que. Elle est également enseignante en psychologie sociale, bloggeuse et auteure d’une BD au succès grandissant : La différence invisible. Rencontrée en 2017, elle a depuis publié un livre sur l’autisme. Nous avons pris de ses nouvelles confinées.

En 2012, à 28 ans, Julie Dachez apprend qu’elle est autiste Asperger. Un diagnostic qui la libère : « Cela a été une délivrance, une clé de compréhension majeure de mon mal être, depuis l’enfance. J’ai enfin pu me sentir normale et cessé d’être en résistance contre moi-même. » Normale ? Oui, au sens où ses réactions « anormales » étaient complètement normales au regard du syndrome d’Asperger. Forme légère d’autisme, ce syndrome tient son nom d’un psychiatre autrichien, précurseur dans l’observation de caractéristiques atypiques de certains enfants. Sans retard de langage ni déficience intellectuelle, les « Aspies », comme ils se nomment eux-mêmes, ont des difficultés dans les interactions sociales, notamment parce qu’ils ne saisissent pas l’implicite, les codes sociaux et les métaphores. Ils souffrent souvent d’hypersensibilité au bruit et à la lumière, ont besoin de ritualiser leur quotidien et s’adonnent de façon immodérée à des passions. Celle de Julie Dachez ? « Depuis plusieurs années, je me suis lancée à fond dans le syndrome Asperger pour le faire connaître et faire évoluer le regard de la société. »

Normalité épuisante

Julie naît et grandit à Nantes. Petite, elle se passionne pour les animaux. « À l’école, j’ai réussi à gérer sans trop de difficultés les relations avec les autres enfants jusqu’à la fin du primaire, grâce au jeu. » Support essentiel qui disparaît au collège, où les codes sociaux deviennent prééminents. « C’était le chaos. Je suis entrée en dépression quand j’étais pré-adolescente. » Complice silencieuse, sa mère l’autorise à rester à la maison les jours de gros malaise, ses résultats scolaires n’étant pas impactés. Lycée, école de commerce en Espagne puis à Marseille, Julie, devenue végétarienne, avance dans l’existence, très normalisée dans son cursus scolaire, au prix d’un désarroi intime de plus en plus pesant. Impatiente d’intégrer le monde du travail, elle déchante très vite. « Je pensais naïvement que les compétences techniques suffisaient et que je pourrais me cantonner à ma tâche sans passer par la case sociabilité. » Erreur. Déroger à la petite pause-café ou sécher les conversations entre collègues n’est pas très bien vu. Sans compter la cacophonie de l’open-space. « Au bout de 9 mois, j’ai dû quitter mon premier vrai travail, épuisée par l’énergie à déployer pour faire comme les autres. » Embauchée dans l’entreprise familiale, elle peut travailler seule dans un bureau et reprend des études en psychologie sociale. « Mais beaucoup de choses restaient compliquées à gérer, dans ma vie de couple, mes relations aux autres. »

Je suis Aspie et je le reste

En 2011, le témoignage d’une autiste Asperger lui met la puce à l’oreille. Elle contacte alors le centre de ressources autisme de Saint-Herblain pour se faire diagnostiquer. L’attente est longue, Julie commence à se documenter sur le sujet – donc beaucoup – et ouvre début 2012 un blog « Émoi émoi et moi », pour exprimer ses coups de gueule. Une fois le diagnostic posé, son blog devient une tribune qui éclaire le lecteur lambda sur le syndrome Asperger. « J'essaie de faire comprendre que notre souffrance vient du regard des autres et des situations d'exclusion qui jalonnent notre vie. Plutôt que de vouloir nous réparer ou nous guérir, il vaudrait mieux réformer la société afin qu'elle s'adapte à nos particularismes. Nous avons une autre forme d’intelligence. » Enseignante à l’université de Nantes quelques années, elle est la première, dans un travail de recherche scientifique, à envisager l’autisme sous l’angle psychosocial et non médical. Elle est aussi la première à le scénariser pour la bande dessinée, « suite à la proposition d’une lectrice du blog, j’ai raconté mon histoire et ma quête d’identité. » Sorti en septembre dernier, La différence invisible connaît un joli succès. Et éclaire le monde des « neurotypiques » sur celui, finalement pas si lointain, de la communauté des Aspies.

Et pendant le confinement ?

« Question distanciation sociale, j’ai un avantage concurrentiel » raconte Julie Dachez dans un rire. « Le confinement ne change pas trop mon quotidien. Je ne fais plus de tennis et sors moins qu'avant mais ce n'est pas difficile pour moi. Ce qui a été très compliqué le premier mois, c'est le contexte très anxiogène de l’épidémie. Mais ça va mieux. Je n’écoute plus les infos et je limite les réseaux sociaux pour laisser à distance les informations angoissantes. Je sors mes chiens et fais mes courses une fois par semaine. » Informée du début du déconfinement à compter du 11 mai, elle n’envisage pas de modifier son nouveau rythme : « Je veux rester confinée le plus longtemps possible ; ça me paraît plus sûr. » Recrutée comme enseignante chercheuse à l’INSHEA (Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés) à Suresnes depuis septembre dernier, elle donne actuellement ses cours à distance. « Je suis contente de travailler pour un établissement qui partage ma vision du handicap en ne l'envisageant pas sous l’angle du déficit mais sous celui de la restriction de la participation sociale"» Après l’important succès de sa bande dessinée La différence invisible, parue en septembre 2016 et traduite en 7 langues depuis lors, Julie Dachez a publié en 2018 Dans ta bulle, ouvrage reprenant une partie des témoignages réalisés pour sa thèse auprès d’adultes autistes sans déficience intellectuelle. « Mais je n’ai pas la volonté d’être écrivain à temps plein. J’aime beaucoup ce que je fais actuellement, je me sens à ma place à l'INSHEA. Et je n’ai ni l’énergie ni l’envie de repartir dans un tourbillon médiatique ».

La différence invisible a été écrit par Julie Dachez et illustré par Mademoiselle Caroline. Cet album de 200 pages permet de mieux connaître les particularismes du syndrome d’Asperger. En Loire-Atlantique, les centres de ressources autisme – CRA - de Saint-Herblain et Saint-Nazaire ont également un service documentaire très riche accessible au public.
La différence invisible, aux éditions Delcourt, 200 pages 22,95 €
Le blog emoiemoietmoi.over-blog.com
cra-paysdelaloire.fr