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Il y a 60 ans, le lancement du France

27/03/20

La crise du coronavirus a tout bouleversé. En cette période de confinement, nous vous proposons sur notre site, une série de grands moments de l'histoire de Loire-Atlantique. Premier de cette série, le lancement du France il y a 60 ans, à Saint-Nazaire.

Le Nazairien Patrick Baul n’oubliera jamais ce 11 mai 1960. Invité par son grand-père dans une tribune d’honneur, à quelques mètres de « Tante Yvonne » et du « Général », il assiste, ému, au lancement du paquebot France, comme la centaine de milliers de personnes massées autour de la cale 1 de Penhoët. « Pendant sa construction, je passais toutes les semaines, après l’école, pour voir l’avancement des travaux. Le France, c’était toute ma jeunesse, tous mes rêves d’enfant, je me voyais déjà officier sur le pont de ce géant des mers. » Une mauvaise vue le privera de ce destin mais il restera complètement mordu par les paquebots des chantiers de Saint-Nazaire, y consacrant des ouvrages comme Histoire des paquebots de Saint-Nazaire, aux éditions Coop Breizh.

ICÔNE GÉANTE, MODÈLE RÉDUIT
Le lancement du France, marque l’aboutissement d’un long processus. Dès le début des années 50, on commence à parler dans les hautes sphères de l’État français de la nécessité de construire un bateau capable de faire la traversée de l’Atlantique rapidement. « La Compagnie générale transatlantique, entreprise nationale, propose plusieurs projets : deux petits navires, un grand navire économe ou un grand navire rapide mais gros consommateur de mazout », raconte le spécialiste. Le choix se porte sur la proposition la plus prestigieuse : le futur France doit aller vite et incarner toute la grandeur de la nation et son savoir-faire industriel, comme avec le Concorde quelques années plus tard. Et c’est à Saint-Nazaire, patrie du Normandie que débute sa construction en 1957. 1 300 ouvriers travaillent à la fabrication du plus long paquebot de l’époque.

Et c’est vrai qu’il est beau et qu’il envoie du rêve : 315 m de longueur, une ligne épurée, des moteurs puissants, capables de le propulser à plus de 30 noeuds, une capacité de 2 000 passagers. Icônique, il attire les stars de l’époque, d’Audrey Hepburn à Grace Kelly. Mais dès le départ, il porte en lui son futur échec. Conçu comme un bateau de traversée de l’Atlantique en quelques jours, il ne possède pas d’équipements de croisière longue, comme de grandes piscines ou des cabines luxueuses. Et le France arrive en retard. Le monde des transports a changé à une vitesse supersonique. Ce changement a un nom et deux ailes : il s’appelle avion. « En 1958, un an après la mise sur cale du France, l’avion transporte plus de la moitié des voyageurs transatlantiques. En 1973, le trafic maritime ne représente plus que 1 % du trafic total : les paquebots de ligne ont vécu, raconte Patrick Baul. On essaie de convertir le France en un bateau de croisière mais on ne transforme pas un TGV en petit train touristique d’un coup de baguette magique. « Nos impôts ont payé le France deux fois : une pour sa construction et une pour éponger son déficit de fonctionnement », constate Patrick Baul.

LE SOS DE SARDOU
En 1974, Valéry Giscard d’Estaing décide le désarmement du France, malgré des promesses de campagne de le maintenir à flots. Des manifestations sont organisées, des pétitions sont signées pour sauver le navire. Le bateau redevient un symbole, non de prestige mais de crise industrielle, couplée à la première crise pétrolière. Michel Sardou s’époumone en vain - Ne m’appelez plus jamais France. Cela n’empêche pas le bateau de moisir à quai, dans l’oubli. En 1979, il est racheté par un armateur norvégien, qui le rebaptise Norway.
En 2003, après une longue carrière sous pavillon de complaisance, à naviguer dans les eaux des Caraïbes, l’une des chaudières explose, entraînant la mort de plusieurs marins. En 2007, le bateau sera démantelé en Inde, sans faste ni paillette. Il ne sera jamais revenu à Saint-Nazaire. Mais restera à jamais comme un symbole à double face : glorieux mais désastreux financièrement ; historique mais à contre-courant du sens de l’histoire ; populaire mais réservé à une riche clientèle ; immense mais trop petit pour un monde en mouvement.

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