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“Les veillées, c’était pour occuper le temps de l’ennui.”

01/04/20

En écho à cette période de confinement, Morgan Leleuch, commissaire de l'exposition Contes et légendes, aux Archives départementales, revient dans cette interview, sur la tradition de la veillée. L'exposition étant inaccessible, nous mettons à votre disposition six contes de Loire-Atlantique en podcast, ainsi qu'un grimoire composé de 18 histoires.

[Le grimoire Contes de Loire-Atlantique est consultable en fin d'article]

À l’heure où les français sont confinés chez eux, pouvez-vous nous rappeler ce qu’était une veillée ?

Une veillée est un regroupement d’individus autour d’un foyer, d’une source de chaleur. Ces soirées étaient là pour occuper des temps d’ennui ou pour effectuer de petits travaux communs, entre famille ou voisin·es dans les sociétés agricoles. Il s’agit d’un temps durant lequel l’activité était impossible à cause du manque de lumière, en automne et en hiver. Les êtres humains cherchaient alors à se regrouper autour d’une source de lumière. Le fait même de s’éclairer coûtait cher, alors on mutualisait. Ces veillées étaient consacrées au tissage, à la couture, à la préparation des graines mais aussi au partage d’histoires, de contes, de légendes. Peu de gens lisaient à l’époque, donc on se racontait des histoires.

Qui étaient les conteurs et conteuses ?

N’importe qui était en capacité de prendre la parole, de raconter une histoire, de créer du suspens. Il suffisait d’aimer ça ! Souvent, on allait vers les aîné·es, vers celles et ceux qui avaient des histoires en stock. Durant les veillées, on se regroupait donc en famille, au sens large, et entre voisins. Ça pouvait être un grand-père ou une grand-mère, un oncle ou une tante, qui prenait la parole.

Quelle était la nature de ces histoires ?

Aujourd’hui, on a déplacé l’histoire à la chambre d’enfant, au moment du coucher. À cette époque, on racontait des histoires pour adultes. Elles pouvaient être violentes, sanguinolentes. Parfois, on n’est pas loin du fait divers. Il n’y a pas de “happy ending”* à la Walt Disney. Ces histoires pouvaient aussi avoir une morale : celle de ne pas être trop crédule, ou de ne pas trop boire par exemple.

Découvrez quelques contes de Loire-Atlantique réalisés, en version audio, dans le cadre de l'exposition Contes et légendes, aux Archives départementales :

Découvrez également les contes des trésors de Loire-Atlantique, issus de l'exposition Terre de trésors présentée l'année dernière au château de Châteaubriant.


Comment a-t-on gardé une trace de ces histoires racontées oralement lors des veillées ?

On connaît une partie de ces contes grâce au travail des collecteurs, qui ont écrit ou enregistré ces histoires. En Afrique, on dit qu’un ou une aîné·e qui meurt, c’est une bibliothèque qui disparaît. C’était aussi valable pour nous. C’est que nous appelons aujourd’hui le patrimoine immatériel. Ce patrimoine n’a pas toujours été regardé avec intérêt et une partie a été perdue. Par exemple, peu d’histoires provenant du vignoble nantais ou d’Ancenis sont parvenues jusqu’à nous. C’est sans doute que les collecteurs ne sont pas allés là-bas, ou que leurs travaux ne sont pas parvenus jusqu’à nous. La mise à l’écrit est autant une manière de sauver ces histoires qu’une « trahison », c’est-à-dire une reconstitution. Beaucoup de questions se posent autour du travail de collecte : la retranscription des histoires s’est-elle faite mot à mot ? L’histoire a-t-elle été réinterprétée ? Modifiée ? Certain·es avaient une démarche très scientifique, d’autres s’autorisaient des libertés. Après la Seconde guerre mondiale, les collectes se font davantage par enregistrement audio. On peut imaginer que c’est plus fidèle à la réalité.

À quel moment les collectes se sont-elles arrêtées ?

À la fin du XIXe siècle, les collecteurs ont le sentiment de sauver tout un patrimoine car la société est en pleine mutation. Et ils ont raison, l’exode rural, l’arrivée des transports en commun, vont venir bouleverser notre monde. C’est une première phase très importante mais « l’âge d’or » de la collecte intervient réellement au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Une association comme Dastum 44 par exemple, le Centre des traditions orales bretonnes en Loire Atlantique, a pu collecter jusqu’au début des années 2000. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus compliqué car les témoins disparaissent. La collecte est plutôt derrière nous.

Y a-t-il des histoires propres à la Loire-Atlantique ?

Oui et non ! Certains contes semblent très liés au territoire comme La belle et la bête de Béré. La bête à sept têtes est identifiée en Brière, La cité engloutie d’Herbauges fait directement référence au lac de Grand-Lieu. L’histoire dit que si cette ville refaisait surface, Nantes serait amenée à disparaître. Mais on s’aperçoit que ces contes existent ailleurs, avec des variantes. Disons qu’il y a des grandes familles d’histoires, et que celles-ci ont circulé.

Qu’est-ce qui vous a intéressé en vous plongeant dans ce thème ?

En parlant de contes et légendes, on pense s’atteler à un sujet enfantin. Il s’avère en réalité bien plus complexe et interroge nos sociétés actuelles. En cette période de confinement, on se plaint beaucoup d’être enfermé·es, mais on a accès à une palette de loisirs depuis chez nous qui est énorme. Le temps serait beaucoup plus long sans internet, la télévision, les jeux vidéo... Et d’un autre côté, on se rend compte qu’on n’a qu’une envie, c’est de rencontrer nos voisin·es, comme à l’époque des veillées !

*Fin heureuse

Pour retrouver l’esprit des veillées, nous vous proposons en lecture, ou en écoute (voir ci-dessus), des contes et légendes de Loire-Atlantique :